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Le nouveau Maroc (Dossier Nouvel Observateur)
A qui appartient Marrakech ?
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Tourisme, luxe et art de vivre... Les élites marocaines rêvent de
transformer le royaume chérifien en Floride ou en Californie de
l'Afrique. Mais le peuple, encore accablé de misère, peut-il suivre
? Ou bien se réfugiera-t-il dans un islamisme de tous les dangers ?
La réponse dépendra de la capacité du pouvoir royal à moderniser le
pays sans déchirer la société. De Rabat à Marrakech en passant par
Tanger, « le Nouvel Obs » dresse le portrait d'un Maroc en mouvement
A qui appartient Marrakech ?
Armandine Penna
Première destination du royaume, la « Perle du Sud » est soumise à
une intense spéculation immobilière. La palmeraie et la société
traditionnelle de l'antique médina y résisteront-elles ?
Ce pourrait être une histoire à dormir debout tirée du répertoire
des conteurs traditionnels de la place Djamaâ el-Fna. Une énième
version des Mille et Une Nuits. Ou plutôt des mille et une nuitées !
Le récit du vertigineux décollage touristique de « la Perle du Sud
». Ceux qui l'ont vécu sont d'accord. Tout a commencé en 1999
lorsque le magazine « Capital » (M6) consacra une de ses émissions à
Marrakech. «En gros, on y apprenait que pour le prix d'un petit
pavillon en France on pouvait s'offrir un palais dans la médina de
Marrakech», résume Serge Meadow, gestionnaire d'une agence
immobilière spécialisée. Message reçu : les Français accourent. Ils
veulent dénicher des riads à retaper dans ce coin du monde
ensoleillé, bon marché et francophone, à moins de trois heures
d'avion de Paris. D'autant que la jet-set, qui y établit ses
quartiers d'hiver, donne le ton (voir infographie). Marrakech
devient furieusement tendance !
Depuis quatre ans, le tempo s'accélère : maisons d'hôtes mais aussi
hôtels de charme ou grand luxe poussent bien mieux que les palmiers.
Simultanément, les infrastructures ont été développées, sous
l'impulsion du très efficace wali (préfet) Mohamed Hassad, ingénieur
des Ponts et Chaussées surnommé « le Bâtisseur ». «Aujourd'hui,
Marrakech est une locomotive pour le Maroc, qui s'est fixé
l'objectif de 10 millions de touristes en 2010», annonce Khalil
Majdi, PDG d'un groupe d'agences de voyages et vice-président du
Conseil régional du Tourisme (CRT). Première destination du royaume,
la ville ocre a absorbé, à elle seule, 35% du flux touristique
national, dont un million et demi de visiteurs logés dans ses
établissements classés. Avec, à la clé, des milliers d'emplois
créés. Du coup, après la ville nouvelle et la palmeraie, les
investisseurs étrangers et marocains s'attaquent à la périphérie.
Quatorze nouveaux hôtels doivent bientôt sortir de terre le long de
la route de l'Ourika, avec vue sur les sommets enneigés de l'Atlas.
«Marrakech est en train de vendre son âme. C'est une foire
d'empoigne entre spéculateurs», s'inquiète Ayoub Azzouzi,
architecte, ancien responsable de l'urbanisme de la ville, bien
content d'avoir quitté ce poste avant le début de la folie.
Piscines, golfs et baignoires vident la nappe phréatique de cette
zone au climat aride. Certains habitants ne cachent plus leur
ras-le-bol. Le 27 février, ils étaient 200 à manifester devant le
tribunal en brandissant des banderoles «Non au tourisme sexuel, non
à l'exploitation des enfants». Fin 2005, l'affaire du pédophile
français Hervé a brisé un tabou. En février, une quinzaine de
personnes ont été arrêtées, elles tournaient des films porno mettant
en scène des jeunes filles. «Il se passe de drôles de choses dans
certains riads», assure Latifa Liq, de l'Association marocaine des
Droits de l'Homme. Marrakech devient la ville de toutes les rumeurs,
de tous les contrastes...
Alors quid des risques d'explosion, de flambée sociale, d'attentats
islamistes ? «La menace n'est pas plus importante qu'ailleurs. Ce
qui est plus risqué pour nous, c'est d'être dépendants des
Français», rétorque un responsable régional. Crânement, Marrakech
fait donc de l'oeil aux Anglais, qui commencent à acheter leurs
petits coins de paradis avec patio et piscine. Et rêve d'attirer
demain des Américains ou des Chinois en goguette. Sur les
contreforts de l'Atlas, business is business...
A qui appartient Djamaâ el-Fna ?
Le matin, la place appartient à El-Barriz, El-Azoulia et les autres
« conteurs de fées » (sic). A tour de rôle, ils revisitent à
l'infini les Mille et Une Nuits, au milieu d'un cercle de
spectateurs marocains. Un trésor immatériel et inaccessible aux
non-arabophones, déclaré en 2001 patrimoine oral de l'humanité par
l'Unesco. «Djamaâ el-Fna est désormais protégée de toute
construction. Pour que la magie de l'oralité opère, il faut garder
un espace vide, où les hommes et les idées peuvent circuler
librement», applaudit Ouidat Tebbaa, membre d'une association de
défenseurs intellectuels de la place. Le projet de parking
souterrain a été définitivement rangé dans un tiroir. Le Club Med et
sa piscine, nichés-là depuis 1971, se vantent d'être indélogeables.
Le « grand argentier » du foot Jean-Claude Darmon a acheté une des
rares maisons qui donnent sur la place. Après l'avoir détruite, il
doit la reconstruire à l'identique.
Mais la parole d'or des conteurs n'est pas sauvée pour autant. Dès
que la fête bat son plein, ils sont chassés par le tohu-bohu de la
foire commerciale. La place est devenue un passage obligé des
touristes nationaux et étrangers entre charmeurs de serpents,
danseurs travestis et tatoueuses au henné. Les « marchands du temple
» se battent pour la meilleure place. Les autorités, après avoir
pavé la place et écarté les taxis, ont mis un peu d'ordre dans les
stands de restauration et vendeurs de jus d'orange. L'an dernier,
chaque détenteur d'agrément a dû investir 2 500 euros dans un zinc
neuf. Les inspecteurs de l'hygiène tapent sur les mains sales.
Tandis qu'une escouade de policiers en civil surveillent la foule...
A qui appartient la médina ?
Quand on s'écarte un peu de la névralgique place Djamaâ-el-Fna pour
s'enfoncer dans le calme des derb - ces maisons traditionnelles
assemblées autour d'une impasse -, on ne peut pas se tromper : de
plus en plus de portes en bois vernies, de façades ravalées, de
terrasses verdoyantes... «C'est le signe que ces anciennes demeures
avec patio des grandes familles commerçantes sont passées aux mains
d'étrangers», décrypte Khalid Bounouis en déambulant dans les
ruelles. Cet ancien courtier marrakchi a ouvert son agence
immobilière en 2002. «Il y a encore quelques bonnes affaires, mais
les prix ont explosé avec la demande.» Il y a quatre ans, on pouvait
trouver un riad d'environ 300 mètres carrés (avant travaux) pour 50
000 euros. Aujourd'hui, il faut débourser cinq fois plus. «Du
chauffeur de taxi au bazariste, tout le monde veut faire
l'intermédiaire. Et puis il y a plein de spéculateurs et d'agents
immobiliers verreux, notamment français, qui ont arnaqué leurs
compatriotes », s'énerve Khalid. Résultat : des acquéreurs de
maisons restaurées ont vu leurs nouveaux murs en tadelakt
(revêtement traditionnel) s'effriter au bout d'une semaine sans même
pouvoir porter plainte : leur propriété n'avait pas été titrée chez
le notaire !
Pierre et Anne-Marie n'ont pas connu ces problèmes lorsqu'ils ont
acheté leur riad en 2001, dans derb Snane tout près de la résidence
de Jean Paul Gaultier. Sur les 170 boîtes aux lettres de ce quartier
huppé surnommé « derb fashion », plus d'un quart des habitants sont
des étrangers, principalement des Français. Hôtes attentionnés,
Pierre et Anne-Marie louent 5 chambres de leur imposant riad pour un
peu moins de 100 euros la nuit. «Ça marche bien malgré la
concurrence croissanteparce qu'on tient la maison nous-mêmes»,
assure le couple.
A ce jour, 700 riads de la médina auraient ainsi été retapés, dont
400 sont devenus des maisons d'hôtes. Certes, cette reprise en main
a empêché la médina de s'écrouler et a fourni des emplois de
domestiques aux gens du quartier... Mais une habitante pose pourtant
les limites : «Les Marocains partent vivre à l'extérieur.
L'atmosphère qui a attiré les étrangers finit par disparaître. Sans
compter les problèmes de voisinage, par exemple quand les femmes sur
la terrasse montent pour le linge et voient certains se faire
bronzer à moitié nus.»
A qui appartient la palmeraie ?
Marrakech est entourée par une merveille de la nature : l'oasis la
plus méridionale du Maroc, à 60 kilomètres des neiges de l'Atlas.
Une palmeraie plantée au XIe siècle par la dynastie des Almoravides,
fondateurs de la ville. La moitié des 6 000 hectares boisés
appartiendraient à l'Etat (dont le ministère des Habous et des
Affaires islamiques) et l'autre à des propriétaires privés. «Ce site
exceptionnel et emblématique est dilapidé par les grandes
multinationales du tourisme », s'énerve Youssef Sfaïri. Cet
ingénieur des Eaux et Forêts a fondé en 2001 une petite ONG locale
pour défendre la palmeraie et ses habitants. En effet, la pression
foncière est croissante : extension des banlieues populaires ou
résidences grand standing lovées entre les arbres, comme l'hôtel
Palmeraie Golf Beach, le nouveau village du Club Med, ou toutes ces
somptueuses villas. Aujourd'hui un hectare se vend jusqu'à 700 000
euros contre environ 5 000, il y a dix ans. Mais que voulez-vous, la
palmeraie est devenue le lieu de villégiature des princes saoudiens
qui ont bâti là de véritables palais. Les paysans du cru n'ont qu'à
s'installer ailleurs. L'écosystème est perturbé, les réseaux
d'irrigation asséchés, les racines meurent... Pour tenter de stopper
ce carnage, il est désormais interdit d'abattre un palmier. Quelque
300 000 arbres doivent être replantés. Et un écomusée doit ouvrir
ses portes. Mais sera-ce suffisant ?
A qui appartient la Mamounia ?
Winston Churchill aurait qualifié le mythique palace de «plus
beau lieu du monde», devenant ainsi son meilleur publicitaire. La
suite où il a séjourné a été transformée en petit musée à sa
mémoire. Pour environ 1 500 euros la nuit, des Britanniques viennent
coucher dans son lit, dans un décor très British. Pas très
dépaysant, mais plutôt rentable pour les heureux propriétaires du
palace. Gérés par une société anonyme de droit privé, les 230 suites
et chambres et les 5 restaurants appartiennent à des actionnaires
publics : la Caisse de Dépôt et de Gestion marocaine, l'Office
national des Chemins de Fer et la municipalité de Marrakech. «La
Mamounia appartient au Maroc», s'exclame Mohamed Chab, le nouveau
directeur qui vient de succéder à son ami français Robert Bergé,
parti à la retraite après onze ans au service. A partir de mai, ce
haut lieu de la vie mondaine fermera sept mois, pour une rénovation
complète sous la houlette du kitschissime décorateur Jacques Garcia.
«Les travaux ne sont pas financés par l'argent du contribuable mais
bien par notre budget propre», précise le patron. Il faut bien
répondre à la concurrence : les étoiles se multiplient en effet au
fronton de l'hôtellerie marrakchie désormais trustée par les groupes
Accord, Hilton, Sheraton, Kenzi... ou Aman, qui a construit l'Amanjena,
villa hôtelière ultrachic.
A qui appartient la nuit ?
Samedi, 18 h 30, le chant du muezzin appelle à la prière du Maghreb,
celle du soleil couchant. Sur le trottoir du Guéliz, dans la ville
nouvelle, le directeur commercial du Tanzania - vendu comme le
premier club-restaurant en plein air du centre-ville - distribue
lui-même les prospectus publicitaires. Plus tard, dans le quartier
de l'hivernage, les premiers clients s'installent dans les sièges
moelleux du comptoir Darna, à l'atmosphère rouge et feutrée. Ce bar
lounge avec DJ, créé en 2000 sur le modèle du comptoir
Paris-Marrakech, a été le premier du genre. Depuis, de nombreux
établissements l'ont imité. «Ce qui plaît, c'est ce fin mélange
d'Orient et d'Occident», comme l'explique le propriétaire français
Marcel Chiche. Une colonne de plantureuses danseuses se met à danser
entre les tables du restaurant, parfois dessus, et repartent avec
des billets de 200 dirhams (20 euros) entre les seins. 23h30, le
Théâtro ouvre ses portes. Dans cette boîte de nuit implantée dans un
ancien théâtre par la famille Bauchet-Bouhal, aussi propriétaire de
l'hôtel cinq étoiles Essadi et de son casino, une clientèle de
jeunes, moitié marocaine, moitié étrangère, vient s'éclater sur de
la musique électronique. 2 heures du matin : sur la route de l'Ourika,
dans la zone en construction de l'Agdal, 1 500 personnes transpirent
sur de la house dans le plus gros club d'Afrique du Nord. Le Pacha,
le dernier de la chaîne franchisée, est dirigé par un jeune
entrepreneur de 29 ans appartenant à la famille Kabbaj, propriétaire
de la chaîne hôtelière Kenzi. «On vient pour s'éclater. C'est
génial, Marrakech va bientôt ressembler à Ibiza», s'enthousiasme
Ahmed, étudiant casablancais de 19 ans. «Ibiza en plus raffiné, la
drogue et le sexe en moins», veut nuancer le service de
communication du Pacha. Le week-end, la clientèle est très
marocaine. Une jeunesse dorée qui a les moyens de claquer
l'équivalent d'un smic local pour s'acheter une bouteille. Malgré la
loi qui interdit de vendre de l'alcool aux musulmans, les autorités
se montrent tolérantes... Mais à 4 heures, on ferme. Tout le monde
au lit. Le nouveau préfet de la région a décidé de resserrer les
boulons.
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