« Marrakech n’appartient plus au Maroc ».
Tous le disent. Qu’ils soient Marrakchis pure souche avec leur allure « Bahjaoui »,
Français retraités, jeunes branchés venus faire bronzette, Casablancais
débarqués le temps d’un week-end ou installés pour faire de l’argent dans ce
nouvel Eldorado. Zoom sur LA ville à la mode.
Monica Bellucci. C’est forcément la diva
franco-italienne qui tient le haut du pavé ce week-end à
Marrakech. Aux côtés de Martin Scorsese, Jean-Jacques
Annaud et tant d’autres stars du 7ème art, elle est l’hôte
du festival international du film. Mais la ville des sept
saints (Sabâatou Rijal) n’en est pas à son premier
attroupement de célébrités. Si, par le passé quelques
légendes vivantes, comme Elton John ou Yves-Saint Laurent,
y faisaient escale, ces dernières années, la ville ocre
fait le plein de people 365 jours par an.
La jet-set adopte
Marrakech
Ainsi, avec un peu de chance, on peut
tomber, dans les étroites ruelles de la médina, sur
Jean-Paul-Gaultier sortant de son riad ou croiser Naomi
Campbell faisant des emplettes dans le souk à côté de
Jamâa El Fna. Grâce à un carnet d’adresses bien garni, on
peut se faufiler dans une soirée caritative organisée par
Jamel Debbouze au Bô&Zine ou encore à l’anniversaire de
Puff Daddy au Comptoir Paris-Marrakech. Les fêtards
invétérés peuvent se trémousser sur les rythmes endiablés
de David Guetta au Pacha, siroter un verre aux côtés de
Prince et de Salma Hayek au Theatro, ou encore, bronzer
sur un transat en face de la fille Chopard au tout nouveau
Nikky Beach. Un portefeuille bien rempli ouvre d’autres
portes, bien plus prestigieuses. Au luxueux hôtel Amanjena,
on peut entrevoir Brad Pitt et Angelina Jolie ou encore,
dîner non loin de Pascal Obispo au mythique restaurant de
la Mamounia. Sans parler de l’accès au très sélect Riad
Tamahdot du milliardaire anglais Richard Branson où l’on a
toutes les chances d’assister à une scène de ménage entre
le couple Beckham s’ils sont de passage.
Enfin, les plus nantis des amateurs de
belles demeures pourraient bien devenir les voisins de
Dominique Strauss-Kahn, des Agnelli, de la famille Hermès
ou même de Jacques Chirac ! « Marrakech est très en vogue
aujourd’hui. On ne compte pas une semaine sans qu’il y ait
une soirée mondaine, un mariage ou un anniversaire
réunissant des stars. D’ailleurs, chaque jour, des jets
privés se posent à l’aéroport », annonce Omar Jazouli,
maire de la ville, avant de poursuivre : « ici, les
célébrités sont tranquilles et ne sont pas poursuivies par
les paparazzis comme à Saint-Tropez. Elles passent
incognito et peuvent faire tout ce qu’elles veulent sans
être harcelées. Mais la vraie force de Marrakech reste sa
situation géographique : en deux heures de voiture, on se
retrouve dans le désert, à la plage, à la montagne ou
encore à Casablanca ». Les chiffres ne démentent
d’ailleurs pas cet argument commercial : selon le cabinet
du maire, environ 15 000 touristes visitent la ville
chaque jour et deux millions font le voyage chaque année.
Boom immobilier : On atteint des sommets. Mais plus que la
municipalité, les principaux bénéficiaires de la « folie
Marrakech » sont d’abord les propriétaires fonciers.
« Jusqu’aux années 80, c’était mal vu de vivre à la
médina. Ce quartier a une histoire très particulière.
Après l’Indépendance, les grandes familles marrakchies
quittent les riads pour s’installer en ville et sont
remplacées par des habitants venus des campagnes.
Ceux-ci revendent ensuite ces riads à des
"promoteurs" qui les rasent pour construire trois maisons
à la place. Depuis la fin du Protectorat, on estime que 30
% des vieilles maisons de la médina ont été détruites et
remplacées par du béton », explique lucidement un heureux
propriétaire de plusieurs riads. Mais le coup d’envoi du
boom immobilier local survient en 1999 avec cette
mémorable émission de M6, Capital, qui transmet un message
simple aux téléspectateurs français : à Marrakech, on peut
acquérir un riad de toute beauté pour une bouchée de pain.
Suivront ensuite d’autres émissions de télévision et
articles dans des revues haut-de-gamme qui contribueront à
positionner Marrakech comme une destination hors-normes
dans l’inconscient collectif français. C’est d’ailleurs
ainsi que naît la mode des maisons d’hôtes. On en
compterait aujourd’hui 500 appartenant en majorité à des
Français, des Belges et des Suisses. Et, dorénavant, il
faut débourser 3 millions de dirhams pour un riad moyen,
soit dix fois plus qu’il y a une dizaine d’années.
« Toutefois, le marché commence à se réguler. Jusqu’à il y
a trois ans, les acquéreurs n’avaient aucune idée des prix
et payaient parfois très cher des riads situés dans de
mauvais quartiers. Aujourd’hui, avec Internet et le
développement des agences immobilières, les acquéreurs
sont mieux informés et on commence à parler du prix au
mètre carré comme dans les grandes villes européennes »,
souligne Alban Pamart, gérant de l’agence Atlas
Immobilier.
La ruée vers l’Eldorado immobilier touche
même des zones autrefois laissées à l’abandon comme la
route de l’Ourika et surtout la Palmeraie,
particulièrement côtée auprès des étrangers les plus
fortunés. « Dans la Palmeraie, il existe en réalité deux
marchés. Les riches familles marocaines et les Européens,
dont beaucoup de chefs d’entreprises, achètent des villas
de prestige sur ce qu’on appelle le circuit. Et il y a le
marché des Saoudiens qui a décollé lorsqu’un membre
éminent de la famille royale Al Saoud a acheté 9 hectares
en dehors du circuit. Pour le suivre, tous les Saoudiens
qui comptent ont également acquis des terrains et y on
construit des palaces. Certains ont payé l’hectare 7
millions de dirhams », indique Alban Pamart. Résultat : le
prix à l’hectare de ces anciens terrains agricoles a lui
aussi été multiplié par 10, pour atteindre en moyenne 2,5
à 5 millions de dirhams, voire parfois le double. La
pression sur les prix est telle que même le centre-ville
de Marrakech profite du boom immobilier. Ainsi, depuis
cinq ans, le mètre carré à Guéliz gagne chaque année 1 000
dirhams. Et le flot n’est pas près de se tarir. Après les
Français, les Russes et les Anglais, réputés pour leur
fort pouvoir d’achat, commencent à arriver. À noter enfin
que de grands groupes hôteliers internationaux commencent
à lorgner du côté de la ville ocre. Ainsi, l’anglo-saxon
Four Seasons et l’asiatique Mandarin mijoteraient des
projets immobiliers d’envergure...
Corruption et
scandales à gogo
Mais au-delà de cette image chic et choc,
Marrakech reste tout de même une ville marocaine. Et les
bonnes vieilles pratiques de corruption sont la règle.
Selon un professionnel de l’immobilier qui souhaite garder
l’anonymat : « les pots-de-vin pour l’obtention d’un
permis de construire ont suivi l’évolution du prix au
mètre-carré. Aujourd’hui, il faut débourser au moins 10
000 dirhams pour décrocher son permis ». Mais bien plus
que ces « bakchichs », le nom de Marrakech a tendance à
rimer avec scandales immobiliers. À la veille du mois de
Ramadan, une commission d’enquête débarque de Rabat pour
enquêter sur des projets de construction. Le lotissement
Ennour, situé à quelques encablures de la résidence royale
de « Jnan Hsira », intéressait particulièrement les
limiers. Et pour cause ! Plusieurs dérogations ont
vraisemblablement été octroyées pour ce projet dont les
bâtiments dépassent les hauteurs réglementaires. « C’est
faux et archi-faux », avance-t-on du côté de la mairie.
« Tout s’est fait dans les règles de l’art ». Pourtant,
lesdites règles de l’art sont visiblement à géométrie
variable : l’empiètement sur le domaine public de quelques
immeubles appartenant à des promoteurs proches de certains
élus locaux est visible à l’œil nu. S’ajoutent à ces
dossiers brumeux plusieurs opérations de spéculation qui
font jaser des élus dissidents au conseil de la ville.
« La mairie ne fait rien pour récupérer des terrains
qu’elle a vendus il y a plusieurs années pour trois fois
rien à des promoteurs qui n’ont pas respecté l’engagement
d’y construire des projets touristiques. Aujourd’hui, ces
terrains deviennent des lotissements et sont revendus à
coups de milliards de dirhams », explique l’un d’entre
eux. Bref, Marrakech, avec ses stars, ses nuits et sa
magie, a beau sortir du lot des villes marocaines au point
de ne plus appartenir au Maroc, sa gestion reste, elle,
typiquement du terroir.
Le Journal Hebdo